Les Meylan horlogers

Alors que dès le XVIe siècle on fabrique des montres à Genève, ce n’est que dans les dernières années du XVIIe siècle que le Pays de Vaud découvre l’horlogerie.

Les localités horlogères vaudoises – Nyon, Rolle, Morges, Lausanne, Vevey, Moudon comptent une centaine de travailleurs qui fabriquent des ébauches pour la métropole genevoise. Les Vaudois ne peuvent se parer du titre d’horloger qu’à partir de 1723, date à laquelle les Bernois accordent une maîtrise à chaque ville horlogère. Cette maîtrise réglemente la profession de façon très stricte et garantit aux membres de la corporation le monopole de leur art; les horlogers formeront bientôt une véritable aristocratie. Les premiers horlogers combiers apparaissent au début du XVIIIe siècle. Ce sont des artisans du fer – couteliers, armuriers, etc. – parmi les plus talentueux qui fabriquent de grossières horloges à poids de style franc-comtois. Ces initiateurs sont des Golay; citons Moïse et Isaac qui construisent en 1737 l’horloge du temple du Sentier. Samuel-Olivier Meylan, fils de JeanBaptiste, habitant Chez-le-Maître, sera le premier fabricant de montres à la vallée de Joux. Il est probablement issu d’une famille de forgerons.

Devenir horloger n’est alors pas une mince affaire. Selon le règlement de maîtrise, il faut faire un apprentissage de cinq ans chez un maître, travailler trois ans comme ouvrier et enfin présenter une montre entièrement construite de ses mains, le chef-d’oeuvre, sur la base duquel un jury décidera de la délivrance du brevet d’horloger qui, seul, donne le droit d’avoir un apprenti ou un ouvrier.
Samuel-Olivier quitte malgré tout sa Vallée en 1740. Il trouve une place d’apprenti chez Mathieu Biaudet, à Rolle, dont il se sépare trois ans plus tard pour s’établir dans son village. Il estimait sans doute en savoir suffisamment puisque, faisant fi du règlement, il engage comme apprentis les frères David, en 1743, et Pierre Golay, en 1746.

Cependant, mis en accusation par la maîtrise de Rolle, il doit régulariser son statut; il ne devient officiellement horloger qu’en 1748, année où la maîtrise de Moudon accepte son chef-d’oeuvre qu’il était allé réaliser dans la Principauté de Neuchâtel.

L’absence de corporation à la Vallée était un handicap important pour le candidat horloger, en ce sens qu’il se voyait obligé de s’expatrier huit ans pour acquérir son titre, et de supporter les frais considérables de son entretien. Sur requête de Samuel-Olivier, LL. EE. libérèrent, le 5 février 1749, les Combiers de leurs obligations envers les maîtrises jusqu’à ce qu’ils soient assez nombreux (sept maîtres) pour en former une au Chenit. Une année après la mort de Samuel-Olivier, soit en 1756, le Gouvernement bernois accorde une maîtrise horlogère au Chenit.

Ces maîtrises avaient deux buts. D’une part, elles devaient garantir la bienfacture de l’horlogerie, ce qu’elles ne furent jamais en mesure d’assurer, et, d’autre part, procurer un avantage au pays et à eux (aux horlogers) en particulier (Maîtrise de Rolle, 1723), ce qui par contre réussit parfaitement dans la mesure où les maîtres s’enrichirent rapidement. L’ouvrier de l’horlogerie, lui, vivait tout juste de ses nombreuses heures de travail et ne retirait aucun profit de ces règlements qui ne servaient qu’à étouffer les tentatives industrielles isolées et à entraver le progrès (Marcel Piguet, op. cit.). Face aux protestations qui s’élevaient à Morges, Lausanne, Rolle et à la Vallée, LL. EE. abolirent le système des maîtrises en 1776. A cette date, on compte huit Meylan horlogers à la Vallée. Ils viennent tous du bout du lac.

L’abolition des maîtrises, en supprimant l’obligation faite à l’horloger de construire une montre complète, ouvre l’ère à la division du travail, qui va bouleverser la vie des Combiers. De petites entreprises, d’abord familiales, naissent et se spécialisent sur une partie de la montre. On ne produit plus de montres terminées, ce qui rend l’accès à la profession beaucoup plus facile. Si la division du travail implique une certaine déqualification et un travail moins intéressant (répétition des mêmes gestes), elle le rationalise, augmente la capacité productive, diminue le coût de fabrication et annonce la production industrielle de montres de série. Les Combiers la pratiquèrent tant et si bien qu’à la fin du XIXe siècle on compte plus de cinquante entreprises horlogères à la Vallée, dont une minorité produit des montres terminées. La période de pénurie est révolue, et la montre amenée par Samuel-Olivier permet au futur district de la Vallée d’atteindre une prospérité inespérée.

carteancienne lionel meylan vevey

Les horlogers remarquables ne manquèrent pas durant les quelque deux siècles et demi d’horlogerie combière. Tous ne furent pas des Meylan, s’en faut, mais le plus marquant début du XIXe siècle fut Philippe-Samuel Meylan.

Philippe-Samuel est né au Brassus le 15 février 1772 et mort à Genève le 3 avril 1845. Son père, Henri, fut, dit-on, un serrurier de génie (serrure à secret) et Philippe-Samuel fut encore plus brillant dans son domaine.

Son domaine, à vrai dire, englobe tout ce qui concerne la mécanique de précision: ses montres sont uniques en leur genre et ses automates n’ont rien à envier à ceux du grand Jaquet Droz. L’automate qui constitue son chef-d’oeuvre est une grotte merveillleuse d’où sort un moine qui frappe le rocher et répond par écrit à une question à choix sur vingt-huit, déposée par le spectateur dans un tiroir (Marcel Piguet, op. cit.). Il construisit des souris blanches qui couraient, s’arrêtaient, re-partaient d’elles-mêmes, terminant leur course par un saut ou un écart (id.). Il fit des pistolets contenant une montre dans la crosse et dont la détente sait sortir un oiseau chanteur du canon. La collection presque complète de ses automates fut achetée par un Australien; le bateau fit naufrage les travaux merveilleux qu’il contenait gisent au fond de l’océan Indien.

Il fabriqua des montres extra-plates les montres-monnaies, et réussit à insérer le mécanisme d’une montre dans une ancienne pièce de vingt francs. Ce tour de force fut rendu possible son invention dite «bagnolet», qui consiste à renverser la disposition mouvements.

Il exécuta un grand nombre de montres-squelettes, c’est-à-dire des montres à deux platines visibles sur lesquelles sont gravés des dessins représentant des fleurs et des plantes entrelacées; le mécanisme est également visible et les pivots tournent au centre des fleurs ou au croisement des tiges.

Il fut le premier à munir les montres de lames sonores et du mécanisme propre a les faire vibrer, et c’est lui qui inventa la bague-réveil, bague munie d’une montre minuscule dont le mécanisme fait pénétrer, à l’heure désirée, une pointe d’acier dans le doigt.

En 1811, il fonda avec Isaac Piguet la maison Piguet et Meylan à Genève, qui fut jusqu’en 1828, date où les associés se séparèrent, une des plus importantes de la place. Auparavant, au Brassus il avait travaillé avec un autre Piguet, Charles-Auguste. C’est lui qui forma Louis Audemars et qui lui permit de s’installer à la Vallée; c’est de la famille de Louis que naîtra Audemars, Piguet & Cie, qui est aujourd’hui la fabrique de montres de prestige la plus réputée du monde entier.

A Genève, Piguet et Meylan est la maison spécialisée dans la montre à automate et musique de luxe, décorée à la «genevoise»; les deux associés sont les maîtres du genre et produiront des montres chinoises, c’est-à-dire, pour la plupart, des pièces en or, émaillées et serties de perles destinées à l’exportation chinoise.

Son fils, François (1800-1882), continue l’oeuvre de son père, alors que son
second fils, Hector, s’essayait à la peinture. Après deux générations d’agents de change, la famille de Philippe-Samuel est encore présente à Genève par la quatrième génération, représentée par Yvonne, née en 1913, par la cinquième, représentée par Jacques, né en 1929, gynécologue comme son père (René, 1902-1968), et par la sixième que forment les trois enfants de Jacques.

Si les descendants de Philippe-Samuel ont abandonné la profession de leur aïeul, il reste en Suisse romande quelques horlogers du nom de Meylan pour témoigner de l’oeuvre de leurs ancêtres.